Même pas peur

Introduction 

La peur … réponse instinctive au danger, peur animale, ancestrale, inscrite dans nos gènes. 

Peur utile qui met le corps en alerte, aiguise les sens, décuple la vigueur et l’adresse. Pour fuir ou se cacher, faire le mort ou attaquer,… autant de réactions que la peur déclenche et qui ont pour but notre salut, notre survie. 

Aujourd’hui, oui, nous avons peur. Les dangers sont nombreux, menaçants. 

Il y a notre planète mise à mal, qui s’étiole et se vide de ses richesses. Il y a les humains, toujours plus nombreux ; migrants depuis les origines, ils ne savent plus où aller. Il y a nos sociétés qui convulsent ; à coups de déchirures, d’effondrements, d’explosions,  

Alors quoi. Fuir ou se cacher ? Mais où ? Faire le mort ou attaquer ? Mais qui ? 

Dans les situations si complexes où nous sommes pris aujourd’hui, où nature et culture s’imbriquent étroitement, ces réactions primitives, instinctives, ne sont plus adéquates pour assurer notre survie. 

Voilà ce qui a guidé notre travail : ne pas nous tenir dans l’énumération des peurs, dans l’angoisse de l’incompréhension et de l’impuissance. 

Nous avons choisi d’explorer trois domaines particuliers : le développement durable, le radicalisme et la précarité. 

Le développement durable 

Aujourd’hui, oui, nous avons peur des dérèglements : 

  • Ecologiques, avec la disparition des animaux sauvages et de l’écosystème, avec les catastrophes nucléaires, les pollutions avec le réchauffement de la terre et l’augmentation des phénomènes qui en découlent. 
  • Economiques, avec l’aggravation des inégalités, les crises financières à répétition, la mainmise des grandes sociétés et de leurs lobbys sur les décisions politiques et économiques. 
  • Politiques avec des tensions sociales, géopolitiques, et des violences. 

Tous ces dérèglements lancent aujourd’hui sur les routes des millions de réfugiés. 

Face à cela, nous redoutons notre impuissance, et celle de nos gouvernements. Nous redoutons d’offrir à nos enfants un avenir peu confortable. 

Dans son livre « La Guérison Du Monde» Fréderic Lenoir nous parle des trois poisons qui intoxiquent l’homme : la convoitise, le découragement et la peur. À chacun de ces poisons, il oppose une solution et ainsi passe « de la convoitise à la sobriété heureuse, du découragement à l’engagement et de la peur à l’amour ». 

Alors, osons parler de sobriété heureuse, de décroissance heureuse et adaptons nos comportements. 

En retournant à la bibliothèque; en se passant de choses inutiles ; en limitant nos déchets; en nous prêtant des choses ; en diminuant les loyers via les colocations, ou en partageant des lieux de vie et des biens dans des habitats groupés. 

En privilégiant l’artisanat et l’achat local, l’achat équitable; en formant des groupements d’achat; en favorisant les coopératives. 

En réparant les objets via les « repair cafés »; en recyclant ou en donnant ce qui ne nous sert plus. 

Mais avant tout, retissons du lien 

Le radicalisme 

Aujourd’hui, des jeunes gens qui ont grandi parmi nous se perdent dans des idéologies extrémistes.  

Plutôt que s’enfermer dans la peur, comment comprendre, et que faire ? 

Les causes et les modalités de la radicalisation sont multiples. Le facteur idéologico-religieux n’explique pas tout. La radicalisation trouve son origine dans la vie de tous les jours. 

Pourquoi les jeunes se laissent-ils embrigader ? La construction de leur identité est fragile. Ils fuient parfois une situation problématique, des dettes ou des faits de délinquance. 

Les recruteurs leur proposent une nouvelle identité qui signe leur appartenance à une nouvelle famille : le djihadisme. L’endoctrinement leur inculque une vision binaire du monde, qui déshumanise « l’ennemi » et conduit à des actes d’extrême violence sans état d’âme aucun. 

Si on observe aujourd’hui une diminution des départs pour Daesch, les terroristes qui s’en revendiquent prennent la forme « d’électrons libres », ici parmi nous, très difficiles à repérer, et d’autant plus dangereux. 

Comment réagir à cette problématique au niveau de la collectivité ? 

Une première réponse consiste à renforcer la cohabitation entre les différentes communautés. 

Développer la participation des jeunes à la vie locale. Organiser un enseignement local mixte, valorisant et participatif. Renforcer les lieux et les événements de rencontre, les projets participatifs et la communication. 

Dans sa volonté de cohésion sociale, la commune de Molenbeek nous donne de beaux exemples : des espaces de rencontre parents-enfants;  des classes urbaines; une école des devoirs; des ateliers et stages; des cinéclub, spectacles, productions, expositions. 

Depuis les attentats, une attention renforcée se focalise sur la participation des adolescents, sollicités pour assurer certaines charges au cours des activités culturelles. Avec humour, motivation et beaucoup d’humanité. 

Des offres culturelles de qualité sont aussi proposées au château du Karreveld ; gratuites ou peu onéreuses, elles sont accessibles à tous. Progressivement, le clivage entre les communautés s’atténue au profit d’une meilleure compréhension réciproque dans la tolérance et le respect d’autrui. 

La précarité 

Par peur, par gêne ou par simple mépris, nous n’osons pas regarder en face les visages de ceux qui incarnent la misère et l’échec de notre système qui avait pourtant l’ambition de ne laisser personne dans l’extrême pauvreté. 

Autrefois, le SDF était le marginal, l’Autre ; aujourd’hui, il est devenu un symbole des ravages de la crise. 

L’image du sans-abri clochard alcoolique est dépassée car la précarité n’épargne personne. 

Elle touche un nombre croissant de femmes. Moins visibles que les hommes dans l’espace public, les femmes en errance présentent des vulnérabilités particulières, d’autant plus qu’elles sont souvent accompagnées d’enfants.  

Mais avons-nous peur ? et de quoi ? 

Des études montrent que nous sommes de plus en plus nombreux à redouter de nous retrouver un jour SDF, nous-mêmes ou nos proches. Plus la crise économique s’installe dans la durée, plus elle envahit la réalité quotidienne et plus la peur progresse et s’intensifie.  

Notre maison est notre enveloppe protectrice, c’est une partie de nous, de notre identité. Aussi la crainte de perdre son toit, d’être chassé de son univers familier se transforme aussitôt en peur de disparaître. 

Dans notre inconscient, la figure du SDF attire et répugne à la fois. Par son exclusion, il incarne les parties de nous que nous n’acceptons pas. Et nous pressentons que nous pourrions connaître le même sort. D’où notre attitude ambivalente, faite de compassion et de rejet. 

Comment vaincre cette peur d’être confronté au SDF, voire même de le devenir ? 

Nous pouvons rejoindre ou aider l’une des nombreuses initiatives qui existent pour accueillir la personne sans abri, l’écouter, lui permettre de se poser, lui proposer une activité culturelle ou sociale ; offrir des services d’hygiène et de santé, des vêtements, … ; aider à effectuer les démarches administratives ; organiser des structures d’accueil ; accompagner les personnes précarisées dans leur recherche d’un logement durable, les soutenir durant leur réinsertion ; mener des initiatives pour inciter les propriétaires à accepter comme locataires des personnes en situation de précarité ; faire émerger de nouvelles solutions de logement comme les ‘habitats légers’, les logements modulaires ou les petits logements intégrés dans des immeubles de bureaux vides. 

Si, sur notre chemin, nous rencontrons un SDF, essayons de créer le dialogue, croisons son regard pour qu’il ait confiance. Demandons-lui s’il a besoin de quelque chose. Tant de gens ignorent ceux qui sont dans la rue. Ce sont des invisibles. Leur dire bonjour, leur souhaiter une bonne journée ça les rend visibles.  

Conclusion 

Voilà ce que nous avons rapporté de nos trois voyages au cœur du développement durable, du radicalisme et de la précarité… et nous aurions pu en faire tant d’autres… Ce qui en ressort clairement ? Un constat général : 

On ne peut plus continuer comme ça : occulter les problèmes dans l’attente d’une solution miracle ; occulter les peurs, qui nous rattrapent et nous immobilisent. Il nous faut revoir nos façons d’être dans la nature et parmi les hommes, et modifier nos schémas mentaux … ce qu’il y a sans doute de plus difficile. 

D’où naît une question : en avons-nous les capacités, les moyens ? 

Le nouveau-né humain est, parmi les mammifères, le plus inabouti ; il ne peut pas survivre sans les soins et la protection de son entourage, et cela pendant longtemps. En raison de cette immaturité, le cerveau du petit enfant est doté d’une plasticité extraordinaire. Le milieu et l’éducation ont donc une influence déterminante sur son développement, et dès lors sur la construction et le devenir de chaque individu. 

De quoi un enfant a-t-il besoin ? 

  • de racines : appartenir à un groupe restreint qui le reconnaît comme faisant partie des siens et l’accueille avec une bienveillance heureuse… 
  • et d’ailes : un regard aimant et confiant qui croit en lui, qui l’encourage à mettre en œuvre ses ressources pour se développer et grandir… 

En lui faisant confiance, le parent apporte trois choses à son enfant : l’estime de soi, la confiance en soi, la confiance en les autres. Ces trois qualités sont fondamentales pour oser, expérimenter, participer, s’engager.  

Voyons maintenant du côté du participatif, de ceux qui sont déjà en route. 

Dans les trois domaines que nous avons explorés, nous avons constaté que des gens, après avoir exercé ensemble leur pensée critique sur ce qui est, se lancent ensemble pour essayer de changer les choses. Pour cela il faut de la confiance, la liberté d’oser des voies nouvelles, et la capacité d’échanges pacifiés. 

Tous ceux qui s’unissent dans ces projets alternatifs concrets affirment, en plus d’y apprendre beaucoup, y trouver deux choses fondamentales et qui manquent aujourd’hui : plus de lien et plus de sens. Ce qui permet de dépasser l’impuissance et la peur. 

Et la franc-maçonnerie dans tout ça ?  

La franc-maçonnerie nous inscrit dans une dynamique de confiance donnée et reçue. Dans un groupe, dans des valeurs partagées, dans un projet commun. Elle nous situe dans une tradition, une histoire, une appartenance. Elle est lien et sens. Par tout cela, elle nous donne le devoir et la liberté d’oser penser, sans trop d’angoisse, et d’oser agir. Elle nous apprend à le faire ensemble. Elle nous donne des racines, pour prendre la juste mesure de nos peurs, et des ailes pour les dépasser.